Points de vue

Par Olivier Laban-Mattei

Du fond de son atelier de Park Design à Oulan-Bator, Dalkhaa fait glisser ses grandes mains mouillées le long du corps de son loup de glaise. Il le caresse lentement, le modèle, le façonne. Ses doigts courent sur les muscles saillants de l’animal délicatement taillés au couteau. Mais cette petite statue d’à peine deux dizaines de centimètres de hauteur n’est que le modèle en terre d’un « loup des steppes » démesurément grand, l’œuvre de sa vie qu’il imagine un jour érigée au beau milieu des plaines mongoles. Tout de verre et d’acier, dans la veine du musée Guggenheim de Bilbao, son loup gigantesque sera l’ultime lien entre le Ciel et la Terre. Un hymne à la vie qu’il imagine depuis quinze ans. La connexion suprême entre l’homme et le divin. Le don de la race humaine à la Mère Nature et aux forces de l’esprit. Un sphinx rappelant aussi l’union du loup bleu et de la biche qui donna naissance au peuple mongol. Et de manière plus pragmatique, le lieu où se concentreraient musées, théâtres, galeries d’art, salles de conférence, hôtels, restaurants et boutiques…

MONGOLS_OLM_110Dalkhaa est considéré comme le précurseur de l’art contemporain mongol et adepte du « land art ». Pas moins de quatre-vingts jeunes se revendiquent de ses élèves. Il est aussi le créateur des « Blue Sun », une association comptant près de soixante-dix artistes. Ce quinquagénaire affable adopte un style de rockeur, cheveux longs d’ébène tombant sur des épaules osseuses, visage buriné, marqué par les années, porté par un petit squelette d’aspect fluet mais pourtant bien arrimé au sol de ses ancêtres. L’homme sait d’où il vient. Il connaît les origines de son peuple. Non pas celles du héros national qui a étalé son empire à coups d’épées et de flèches décochées, de l’Europe aux Philippines, au XIIIe siècle, mais celles qui remontent aux temps immémoriaux. Quand les hommes contaient leurs vies sur les murs des cavités naturelles du Gobi. Quand les Mammouths étaient les maîtres des steppes. Un temps où les loups auraient fait profil bas face à ces monstres de poils et de graisse. Non, les habitants de Mongolie ne sont pas nés d’hier. En tout cas, le roi Genghis n’est pas leur Créateur, même si on lui confère parfois le rang de Dieu.

« Tochtoï »! Mend-Ooyo, l’illustre poète calligraphe, trinque à la santé de ses amis écrivains qu’il a invité à déguster un vieux whisky dans son bureau d’Oulan-Bator.
Le lieu est exigu, les érudits coincés entre les piles de livres, les statuettes tribales et les rouleaux de calligraphie. Non sans effort, ils parviennent à tenir à dix là-dedans, serrés les uns contre les autres, encombrés de leurs membres supérieurs. Chacun prend la parole à son tour, donnant son sentiment sur la conférence à laquelle ils viennent tous de participer, à quelques pas de là. Soudain, le seul de ces célèbres auteurs à être vêtu d’un deel traditionnel s’empare d’un livre illustré et déclame avec des gestes appropriés un poème de sa composition. L’assistance écoute attentivement le poète dans un silence quasi monacale. L’homme, d’un âge déjà bien avancé, massif, coloré, vient de Mongolie intérieure, la province autonome de Chine. Là-bas, les artistes et les écrivains défendent du bout de leurs plumes et de leurs pinceaux la culture mongole étouffée par l’idéologie du Parti. On dit même qu’ils sont les derniers véritables garants des traditions mongoles. Des sortes de moines gardiens du savoir ancestral. L’oppression intellectuelle incite toujours les hommes à se battre pour conserver intacte leur culture originelle. Comme l’ultime richesse, le trésor caché d’un peuple dont on nie l’identité, la seule vraie manière de s’opposer à cet enfermement de l’esprit. Une façon de s’évader aussi.

Enkhtuya regarde amoureusement son homme ajouter sa touche personnelle à la toile qu’elle a déjà commencée. Dalkhaa verse de l’eau froide dans un bol rempli de grains de Nescafé. La couleur brunâtre puis noire se répand aussitôt dans tout le récipient. L’artiste y trempe son pinceau et le jette sur les prémices de l’oeuvre, laissant couler le breuvage le long de la surface en lin. Derrière eux, sur le bureau encombré de bric et de broc, un vieil ordinateur portable projette l’image quadrillée en trois dimensions du « Loup des Steppes » pivotant sur son axe. La compagne de Dalkhaa est de moitié sa cadette. Cela fait un an qu’ils réfléchissent ensemble aux questions de traditions et de modernité. « Pourquoi ces deux notions devraient-elles être antagonistes ?» se demande Dalkhaa. L’artiste pense qu’il y a du bon à prendre dans tout ce que crée l’homme. « Il faut savoir être mesuré, ne pas systématiquement rejeter toute idée nouvelle sous prétexte qu’elle viendrait remplacer un précepte plus ancien .  De tous temps l’homme a modifié, transformé, rénové, renouvelé, modernisé». Dalkhaa nous emmène alors dans une grande salle de l’étage désaffecté de l’immeuble où il habite. Au niveau supérieur, une entreprise de textile tourne à plein régime. La faible lumière des néons laisse entrevoir de grandes toiles disposées un peu partout suivant un sens de visite défini. Enkhtuya allume de petites bougies au pied de chaque oeuvre finissant de révéler les détails subtils, les ombres et les reliefs des peintures. C’est leur dernière exposition commune. Le bâtiment est ouvert à tous ceux qui veulent bien se donner la peine de venir découvrir leur travail. Dalkhaa allume une cigarette, puis s’enfonce dans un vieux canapé au fond de la pièce. Enkhtuya, jambes croisées sur l’accoudoir à côté de lui, reste discrète, presque effacée. Elle regarde les oeuvres.MONGOLS_OLM_022
La plupart des toiles reproduisent des scènes de peintures rupestres – essentiellement des scènes de chasse – provenant des sites préhistoriques de Mongolie, dans des couleurs terre, ocres et brunes. Près des bords des tableaux, des pictogrammes représentants les symboles des réseaux sociaux actuels défient les pétroglyphes ancestraux. L’anachronisme pictural voulu par Dalkhaa a pour signification de souligner la survivance de la communication à travers les âges. Quelle que soit son époque, l’homme n’a eu de cesse de vouloir informer sa communauté de ce qu’il avait vu ou vécu. A chaque période de l’histoire sa façon de s’exprimer donc, à chaque temps ses outils de communication. Pour Dalkhaa, il ne s’agit pas de poser le passé et le présent sur une échelle de valeurs mais de les présenter sur un même continuum. Le présent n’est pas moins que la continuation du passé et sera lui-même l’origine d’un nouveau présent. Ainsi, il n’y a pas lieu de comparer traditions et modernité mais plutôt d’envisager les deux notions dans une réflexion sur l’évolution normale du savoir. L’artiste est modéré dans ses propos. Il croit avant tout en l’homme et en sa capacité à s’adapter aux changements. « Les mongols doivent vivre avec leur siècle. Ce siècle est celui de l’ouverture sur le monde et ils doivent en profiter, tout en conservant la mémoire de leur passé et en défendant leur originalité et leurs traditions . C’est le mélange, l’addition de l’ancien et du nouveau qui fera la richesse du peuple mongol de demain. Les connaissances ne naissent pas traditionnelles, elles le deviennent avec le temps. Laissons donc au temps le temps d’ancrer notre nouvelle manière de vivre et ses valeurs dans notre histoire . Approprions-nous ces valeurs qui viennent d’ailleurs et adaptons-les à notre culture en les mélangeant à notre propre savoir. Ne rejetons pas systématiquement tout ce qui est nouveau ou qui vient d’ailleurs. Ce serait la fin de notre histoire . Il faut créer une nouvelle philosophie autour du progrès. Réfléchir au sens qu’on veut donner à notre nouvelle société. Et s’adapter plutôt que disparaître. »

Les écrivains quittent les uns après les autres le petit bureau. Mend-Ooyo reste seul. Dans son fauteuil, il a l’air paterne. Il prend le temps d’écrire quelques lignes sur un cahier. Quelques lignes sur les changements du monde. De son monde. L’homme est inquiet. Il ne peut envisager une seconde une issue heureuse à son peuple si celui-ci continue d’emprunter la voie de la modernité. « Le peuple mongol est un peuple de nomades. C’est son mode de vie depuis toujours. Il ne peut en être autrement. » pense-t-il. Pour Mend-Ooyo, l’harmonie avec la nature ne se transige pas. On ne badine pas avec la nature. On la respecte, on la vénère, on la place au-dessus de tout. « L’homme doit y retourner, sans compromission, et la protéger. C’est son rôle, son devoir ». Selon lui, seul ce retour aux sources pourra libérer les mongols de leur asservissement matérialiste. Au début des années 90, le poète a écrit un article pour l’Unesco intitulé « le temps des nomades commencera au début du 21e siècle ». Il est temps donc. L’autarcie comme base de vie. Se suffire à soi-même, ne prendre que ce dont on a besoin pour vivre. Pour Mend-Ooyo, le développement rapide d’Oulan-Bator sur le modèle occidental détruit ce principe. A la campagne aussi, les téléphones portables, le satellite et la télévision sous les yourtes, l’électricité apprivoisée par les panneaux solaires ouMONGOLS_OLM_055 encore les voitures modifient en profondeur le style de vie ancestral des nomades. Il constate par ailleurs depuis quelques années l’arrivée massive des nomades en ville et souffre de cet exode rural, inconnu jusque là. « A la fin du système soviétique, les mongols ont obtenu le droit de décider eux-mêmes de leur avenir. Mais cette liberté a été mise à mal par le choix d’un modèle économique basé sur l’accumulation de profits et sur l’individualisme. » ajoute-t-il. Même si Mend-Ooyo reconnait certaines améliorations tant au niveau de la santé que dans l’éducation ou pour la presse, il reste convaincu que l’essentiel est néfaste. Il suffit d’observer la vie des nouveaux arrivants, ces familles de nomades fraichement sédentarisées, sans emplois et sans argent, vivant dans des conditions d’habitation insalubres, massées par dizaines de milliers sur les flancs des collines de la capitale, sans espoir de vie meilleure. Ces gens ont perdu toute identité. A peine arrivés qu’ils regrettent déjà leur choix. Seule une forte solidarité entre eux et l’implication d’associations humanitaires au quotidien leur permettent de tenir dans ces conditions difficiles. Ainsi l’écrivain pense-t-il à un nouveau système économique centré sur les vraies valeurs mongoles. « D’abord, il faut que les hommes et les femmes de ce pays réinvestissent leurs terres. Il faut faire l’apologie de l’exode urbain. Ensuite, il faut réfléchir à un moyen de vivre décemment tout en développant les campagnes. Rapprocher les lieux d’échanges, les marchés des habitations puis consommer simplement en fonction des besoins. Comme auparavant. L’argent n’est pas nécessaire dans ce mode de vie. »
Le Maître n’hésite pas à s’autoproclamer gardien de la culture nomade, garant du savoir mongol. Ses écrits ont valeur de traces, d’archives, pour la mémoire collective. Il a grandi avec ses grands-parents dans sa région de Dariganga. « À l’époque, sous la yourte, il n’y avait ni télévision, ni radio. » Il écoutait ainsi les histoires des visiteurs de passage. Puis il a commencé à peindre ces histoires dans sa tête, et à y poser ses propres mots. Quand il a eu dix sept ans, les âmes de ses ancêtres sont alors entrées en contact avec lui pour lui demander de défendre leurs valeurs.
S’il est venu plus tard s’installer à Oulan-Bator, c’est donc pour délivrer ses pensées au plus grand nombre. Et s’il utilise internet pour présenter son travail, c’est dans le même esprit. Il envisage le retour à la terre pour lui-même, bien sûr, mais à la retraite seulement. Pour le moment, la ville lui offre l’opportunité de voir ses dix petits-enfants. Il aimerait leur enseigner la culture nomade telle qu’elle est mais il se rend bien compte que seule la vie en pleine nature leur permettrait de saisir pleinement l’importance des traditions, le savoir-faire, l’art de vivre mongol. La transmission, en ville, a ses limites. Celles qui confinent les mots au niveau des contes et des légendes.

About health

Par Olivier Laban-Mattei

(voir le sujet photo dans la galerie "About Health")

Gherelkhuu, médecin à Tarialan, une petite bourgade de six mille âmes à l’ouest d’Erdenet, ne veut pas entendre parler de chamanisme. Elle est cartésienne, dans le plus pur esprit des penseurs du siècle des Lumières. Hors de question de donner du crédit à ces balivernes. Même si elle admet devoir faire avec cette composante pour ne pas se mettre à dos ses patients qui consultent aussi des médecins traditionnels.

En passant devant son petit hôpital de campagne, nous décidons de nous y arrêter, par curiosité. Elle nous reçoit avec du temps et de l’écoute. Lisandru la fait poser devant le Polaroid. Nous la suivons ensuite dans son cabinet de l’hôpital public voisin où elle doit recevoir des patients.

MONGOLS_OLM_020Gherelkhuu est à la fois médecin-chef à l’hôpital public de Tarialan et directrice depuis deux ans de son propre dispensaire qui lui fait face à moins de cinquante mètres. Ce n’est pas rare dans le pays de voir des médecins ouvrir leur propre hôpital. C’est une bonne manière de s’assurer une retraite un peu plus confortable. Avec son poste de médecin-chef en fin de carrière, elle gagne à peine 550.000 tugriks par mois, soit tout juste 350 euros. Une activité supplémentaire est donc indispensable pour vivre. De la fenêtre de son cabinet, elle garde un œil sur sa propriété. Déjà dix-huit ans qu’elle a quitté Oulan-Bator et l’hôpital du Parlement pour venir poser son stéthoscope sur les poitrines de la région. Ici, dans l’aimag de Khövsgöl, on cultive notamment le blé, chose rare dans le pays de l’élevage. Une entreprise céréalière moderne fait figure de proue à l’entrée sud du village. Du coup, Gherelkhuu voit défiler les employés et ouvriers dans son cabinet de l’hôpital public. Des petits soucis de santé, mais rien de très caractéristiques. En hiver, elle soigne des rhumes, des maux de gorges, des angines ou des grippes. À la saison estivale, plutôt des maux de ventres. Elle sert aussi de psychologue et de confidente aux femmes battues, aux âmes en détresse. Un médecin de campagne dans toute sa simplicité, comme le décrivait déjà à la fin des années 40 le photojournaliste américain William Eugene Smith en suivant le Dr. Ceriani dans le Colorado.

«  Le vrai problème à Tarialan - comme partout ailleurs en Mongolie - c’est l’alcoolisme », nous confie-t-elle. Surtout chez les hommes sans emplois. Perte de repères, peur du jugement de la communauté, dépression, ennui, sont autant de maux qui incitent les hommes à noyer leur désespoir dans les vapeurs de Vodka. Lisandru et moi en avons fait souvent les frais durant le voyage, que ce soit sous la yourte d’Adyasurem de manière festive, lors des fêtes du Naadam de façon conventionnelle et traditionnelle, ou encore dans ce bar de Tarialan où nous avons échappé de justesse à une rixe entre unMONGOLS_OLM_051 homme passablement énervé et des jeunes venus fêter le passage de grade de l’un de leur camarade lutteur. Souvent, ce sont les femmes qui règlent les questions d’ivrognes. Une nuit, à proximité de Dalkhan, dans le wagon-restaurant du transmongolien, j’ai été moi-même témoin de cette détermination féminine. Deux femmes voyageant avec leurs maris, excédées d’entendre les vociférations d’un homme éméché et violent, avaient attrapé vigoureusement le saoulard pour le reconduire à sa cabine et l’y enfermer, tandis que le policier d’astreinte ce soir-là dans le train ne parvenait pas à s’en défaire. Les maris quant à eux n’avaient pas bougés et continuaient à discuter dans leur coin sans s’être jamais retournés. Et moi de finir mon verre, hébété par la situation. L’alcoolisme est indéniablement l’un des grands fléaux de la Mongolie. À Oulan-Bator, le premier jour de chaque mois est désormais décrété, par arrêté légal, jour de prohibition. Impossible d’acheter de l’alcool en ville ni d’en trouver au restaurant. La consommation n’est alors autorisée que chez soi. Une mesure plus symbolique qu’autre chose, bien sûr, servant surtout de caution à l’action gouvernementale.

L’hôpital public de Tarialan manque encore de tout. De lits, de médecins, de médicaments. Mais des améliorations significatives s’observent chaque jour. La bonne santé économique du pays se ressent jusque dans les campagnes même si beaucoup d’efforts restent à faire pour dispenser correctement les soins à la population. Gherelkhuu, elle, a la solution. Quand elle manque de médicaments, elle marche sur cinquante mètres et va directement puiser dans la réserve de sa clinique. Bien entendu, elle ne tient pas de comptes d’apothicaires et ne fait pas payer les services publics de la ville. La solidarité ne se monnaye pas.

La femme gère avec sérieux son petit établissement. À l’étage de son dispensaire, une infirmière passe régulièrement de chambre en chambre pour discuter avec les malades. Rivés au téléviseur, ils commentent ensemble le programme en cours. Le mobilier tranche avec celui de l’hôpital voisin. Le confort n’est pas un luxe mais un facteur d’accélération du rétablissement des patients. De plus en plus de mongols préfèrent ainsi se payer une chambre en hôpital privé et bénéficier de ces avantages. C’est l’assurance pour eux d’être mieux considérés et de ne manquer de rien.

Gherelkhuu est optimiste pour son pays. Depuis quelques années, l’électricité est arrivée dans la quasi totalité des villages de la région. Ce qui implique des changements de mode de vie conséquents. Elle constate également une amélioration de l’alimentation qui explique en grande partie l’augmentation fulgurante de l’espérance de vie des mongols depuis dix ans. En effet, les hommes peuvent prétendre vivre cinq ans de plus qu’en 2000, avec une espérance de vie de soixante-cinq ans actuellement, contre soixante-huit ans pour les femmes quand elles ne vivaient en moyenne que jusqu’à soixante et un ans il y a une dizaine d’années. Et elle pense que la courbe va continuer de progresser dans les prochaines années. La base alimentaire des mongols reste la viande, surtout dans les campagnes, mais ceux-ci ont fortement réduit leur consommation de graisse animale. Parallèlement quand ils en ont les moyens financiers, ils varient les produits grâce aux nouvelles importations de légumes et de fruits. L’amélioration des conditions d’existence et l’urbanité croissante n’obligent plus les mongols à se défendre comme avant contre la rigueur hivernale. Ainsi, il ne sera bientôt plus rare de croiser des octogénaires dans les rues de la capitale.

MONGOLIA_HEALTH_24La voix lente et posée de Gherelkhuu lui confère de la sagesse et force le respect. Elle est veuve depuis trois ans et vit désormais seule chez elle. Sa fille est restée à Tarialan, où elle exerce le même métier que sa mère à l’hôpital public, tandis que ses trois fils ont préféré vivre et travailler à Oulan-Bator. Elle est fière de nous évoquer ses enfants et ses petits-enfants, mais par pudeur, elle ne semble pas vouloir s’épancher trop longuement sur sa vie personnelle. Aussi reprend-elle rapidement le fil de notre conversation.

« Le gouvernement investit depuis quelques années, et notamment dans le secteur de la santé », dit-t-elle. Elle comprend bien les préoccupations écologiques due à l’exploitation minière, mais elle pense que ce développement est indispensable car il apporte la prospérité dans le pays, à l’heure de la crise économique mondiale où toutes les grandes puissances enchaînent plans de rigueur et mesures d’austérité pour éviter la récession. Gherelkhuu est résolument tournée vers l’avenir, même s’il y a un prix à payer, même si la terre s’en voit meurtrie.

Cette amélioration de la santé de la population est également ressentie par Unurjargal, gynécologue à la maternité de l’hôpital n°1 d’Oulan-Bator.

La femme monte une à une les marches de l’escalier central de la maternité, d’un pas lent et cadencé. Son bureau se situe au cinquième étage d’un immense immeuble de style soviétique, parfaitement rénové de l’intérieur. Elle n’a pas encore glissé la clé dans la serrure de son officine qu’elle répond avec considération aux questions des patientes qu’elles croisent à chaque étage et dans les couloirs. Il n’est que huit heures du matin mais elles sont déjà nombreuses à attendre l’arrivée de la gynécologue. « Un collègue ne pouvait les prendre aujourd’hui en consultation, alors il me les a envoyées, car il sait que c’est mon dernier jour avant mes vacances et que je n’ai qu’une opération aujourd’hui ». Habituellement, Unurjagal enchaîne les opérations chirurgicales. Il n’est pas rare qu’elle en ait huit ou neuf dans la journée. « Sur le papier, je suis censée travailler huit heures par jour, mais dans les faits, je fais plutôt dix à douze heures… Ainsi que cinq permanences de nuit par mois où je pratique les césariennes. Il n’y a pas assez de médecins dans l’hôpital… ». Formée à l’université d’Oulan-Bator puis en France, à l’hôpital de Clermont-Ferrand où elle obtient, après deux voyages et plusieurs mois sur place, un diplôme européen de chirurgie gynécologique, la belle quadragénaire exprime son attachement au pays de Molière dans un français de bonne tenue. Elle suit des cours à l’Alliance Française, parallèlement à d’autres formations médicales. « Dans ce métier, on ne cesse d’apprendre et de se former » explique-t-elle. Peut-être aussi parce que le salaire de base d’un jeune médecin ne dépasse pas les 300 $ par mois et qu’il faut bien se spécialiser si l’on veut gagner un peu mieux sa vie.

Première tâche de la journée, aérer son bureau et vérifier l’état de ses plantes. Puis elle se dirige vers sa cafetière. Son moment à elle, qu’elle peut savourer avant la tempête quotidienne. Elle, semble avoir trouvé son rythme. Sa douceur et son calme n’est pas sans rappeler le caractère de Gherelkhuu. Le vieil adage qui préconise que rien ne sert de courir leur sied parfaitement. Elle prend donc le temps de se préparer. Une amie lui a ramené du café français il y a quelques semaines. Pendant que le percolateur libère les perles d’eau bouillante dans la poudre noirâtre à l’odeur enivrante, Unurjagal  branche son ordinateur portable et enfile sa blouse médicale. Au niveau de son cœur, sur un badge que l’on donne lors des conférences pour identifier les intervenants, on peut lire sur deux lignes « Unurjagal Davaajav, chef de service, Maternité Oulan-Bator ». Elle l’a ramené d’un colloque en France et ne le quitte plus, peut-être par fétichisme, assurément par fierté. Parfois, elle préfère commencer sa journée dans la salle attenante, plus grande, où les médecins aiment se retrouver et se relaxer. Là, sur la table basse face au sofa, ses confrères avaient étalé tout ce que la Mongolie peut compter de produits laitiers dérivés. Airag, Orum, fromage sec, mais aussi des maquereaux du lac Khövsgöl.

MONGOLS_OLM_024Unurjargal laisse ses amis terminer les maquereaux. On l’attend déjà au bloc. Une célioscopie pour débuter la journée. Une opération de routine pour elle qui ne compte plus les interventions de ce genre à son tableau d’honneur. Les infirmières ont déjà préparé la patiente qui dort du sommeil du juste. Les ustensiles sont soigneusement triés, classés, rangés par taille et par fonction sur la petite table à roulette en inox à côté d’elle. Deux moniteurs couleurs finissent d’encadrer la malade.

Bandana rose aux motifs de Betty Boop vissé sur la tête façon pirate, Unurjargal lave soigneusement ses mains et ses avant-bras à l’eau puis à la bétadine, après avoir couvert sa bouche d’un masque hygiénique, et pénètre enfin dans la salle asceptisée. On finit de l’habiller et de la ganter. Avec une dextérité étonnante elle saisit les deux grandes pinces-tiges à leurs extrémités grâce à des sortes de pistolets et les enfonce mécaniquement dans le ventre de la patiente, tandis que sa collègue glisse par un troisième orifice une caméra haute-définition. Dès lors, elle ne regardera quasiment plus la femme. Les yeux rivés sur les écrans, elle retire en une trentaine de minutes le kiste malade, usant des pincettes avec l’agilité d’une prestidigitatrice. Les plaisanteries vont bon train, les femmes sont détendues.

Fin de l’opération, la patiente se réveillera d’ici peu. Unurjargal prend toutefois le temps de me montrer sur l’un des moniteurs le double utérus de la patiente, une anomalie rare qu’elle me demande de photographier pour ses archives personnelles. La gynécologue quitte enfin le bloc ultra-moderne et regagne avec la même lenteur son bureau pour se faire un nouveau café. Il est à peine neuf heures et demi du matin.

Au rez-de-chaussée de l’immeuble, dans le monde d’en bas, le service obstétrique a moins de chance. « Ici, on manque de matériel » dit le Dr Bold. Les lits sont sommaires et les chambres, ouvertes au passage, ressemblent à de lugubres cellules. La lumière ne filtre presque pas des quelques fenêtres. Les infirmières compensent l’agressivité des lieux par une attention de tous les instants envers les patientes.

Les femmes à grossesses risquées déambulent telles des zombies en robe de chambre dans l’unique corridor du service. Elles se tiennent d’une main le ventre, de l’autre le dos, se voûtent, se cambrent, glissent péniblement leurs pantoufles sur le sol lisse et froid, s’accrochent comme elles le peuvent aux objets qu’elles rencontrent sur leur chemin, se tordent de douleurs insupportables, poussent des petits gémissements lancinants, et attendent courageusement, dans une immense solitude, l’heure de leur délivrance. Le personnel fait de son mieux pour les soulager. Les sages-femmes ne comptent plus les heures de veille. Par pudeur ou par gêne, on traverse ce long couloir verdâtre et faiblement éclairé sans trop tourner la tête, afin de ne pas déranger le travail en cours dans les salles d’accouchements collectifs, visible de chaque côté à travers de grandes vitres.

Au fond du couloir, on rejoint les blocs opératoires. Aucun bruit ne s’échappe de ces salles d’accouchement réservées essentiellement aux césariennes. Il est tard maintenant et tout le monde est fatigué. Les visages sont crispés. On n’entend que les cliquetis des pinces et des ciseaux des chirurgiens. Ils ne parviennent pas à sortir l’enfant. Trop gros visiblement. L’opération, pourtant habituelle (un accouchement sur trois est pratiqué par césarienne dans la maternité) ne se déroule pas comme prévu. On éponge le front de l’accoucheur qui sue à grosses gouttes. Chacun, à son poste, se prépare en cas de complications. Enfin, l’enfant est dégagé du corps de sa mère. Le silence s’installe durablement. L’enfant ne pleure pas, ne bouge pas. Sa mère se tait elle aussi. Elle comprend ce qui se passe. À quarante et un ans, elle savait les risques qu’elle prenait à avoir un enfant. Aujourd’hui, les femmes de la capitale travaillent pour la plupart et étudient de plus en plus longtemps. Elles retardent donc d’autant leur première grossesse. Avoir un enfant à trente-cinq ou quarante ans ne relève plus du cas isolé. Les grossesses à risques se multiplient par conséquence. Et les codes de la société mongole sont en même temps bousculés.

Les visages se figent désormais. La tension est palpable. Le chirurgien tend alors en une fraction de seconde l’enfant inerte à Ulziikhishig, la toute jeune pédiatre de vingt-quatre ans arrivée à l’hôpital il y a six mois à peine. La jeune femme s’affaire à sa tâche, comme elle l’a maintes fois répétée à l’école. Elle pose le petit corps sans vie sur une table à langer, tourne l’enfant, dans un sens, puis dans l’autre. Très froidement, elle lui enfonce un tube dans la trachée, d’un geste parfaitement maîtrisé, puis lui insuffle de l’air à l’aide d’une petite poire. Elle recommence l’opération, encore et encore, sans montrer le moindre signe d’affolement. Cinq longues minutes se passent. De l’autre côté de la pièce, les médecins et infirmiers commencent à recoudre la mère, sans échanger un mot. Personne n’a le courage de parler. Même si le personnel est préparé à ce genre de drame, il est toujours aussi insupportable d’affronter les larmes et la tristesse d’une mère. Même après trente ans de métier.

Soudain, des cris viennent déchirer le silence. Chacun relâche enfin son apnée. Les pleurs de l’enfant autorisent l’assistance à respirer de nouveau. La vie s’installe dans le corps du nourrisson, et reprend son cours pour les autres.

MONGOLS_OLM_112Ulziikhishig rend l’enfant à sa collègue qui vient le montrer enfin à sa mère. Une larme. Puis elle le récupère à nouveau, l’emmaillote dans une couverture, à la manière russe, et l’emporte au service pédiatrique du quatrième étage pour les contrôles de routine. Elle retourne ensuite à son bureau pour remplir sa fiche d’identité et s’écroule de fatigue sur une pile de dossier à traiter. Il est trois heures du matin. Dix minutes plus tard, elle se réveille en sursaut ; on l’appelle à nouveau en salle d’accouchement.

Une maternité est généralement un bon indicateur de l’état de santé d’un pays. Elle permet de comprendre le fonctionnement, l’évolution et la composition d’une société. C’est, en quelque sorte, un thermomètre social.

La mortalité infantile en Mongolie reste encore très élevée avec environ trente et un enfants qui décèdent pour mille naissances, tandis qu’elle avoisine les cinq pour mille à la maternité n°1 d’Oulan-Bator. Un bien meilleur chiffre pour la plus grosse maternité du pays, très proche de celui des pays occidentaux — dits développés —, qui s’explique avant tout par la qualité et le suivi des soins apportés aux patientes, due à la qualification du personnel médical et au matériel mis à sa disposition, tandis que les campagnes restent encore largement défavorisées. Ici, on accouche à tour de bras. Une vraie usine à bébé. Les médecins donnent naissance à plus de trente enfants par jour. « On attend douze mille naissances à la Maternité en 2012 quand on en avait à peine trois mille cinq cents par an au début des années 2000 » détaille le docteur Badamsaikhan du service néonatal. La forte augmentation du nombre de naissances en seulement dix ans s’explique par de nombreux facteurs liés surtout au développement économique rapide du pays. Mais la première raison est arithmétique. La population d’Oulan-Bator a plus que doublé dans la dernière décennie. Il est donc logique que le nombre de grossesse augmente en proportion.

Mais si la ville facilite l’accès aux soins, elle apporte en contre-partie son lot de maladies intrinsèques, comme les cancers. La pollution de l’air, surtout perceptible en hiver, est la première responsable des nouveaux maux urbains. On constate ainsi une augmentation significative des maladies pulmonaires et des malformations cardiaques chez les nouveaux nés, tandis qu’apparaissent en constante croissance des anomalies génétiques jusque-là isolées.

Welcome to Minegolia !

Par Olivier Laban-Mattei & Lisandru Laban-Giuliani

(voir le sujet photo dans la galerie "Minegolia")

(…) Nous passons de la verticalité de la ville à l’horizontalité des campagnes. Le choc des densités. Sur les pistes qui quadrillent le pays, nous traversons montagnes, rivières, forêts et vallées pour finalement nous arrêter, toujours guidés par le hasard, chez des éleveurs pour le moins atypiques. Petite balade nomade sur un air de tractopelle…

MONGOLS_OLM_006À quelques encablures seulement de la mine d’or d’Ult, non loin de la petite ville champignon d’Uyunga au milieu des montagnes de l’Ovörkhangaï vivent quelques familles nomades pour la saison estivale.

Autour des yourtes immaculées, yaks, chèvres et moutons paissent l’herbe grasse généreusement arrosée par les pluies de juillet.

Tout dans la vallée n’est que paix et harmonie.

Cet Eden de verdure jure pourtant avec le chaos si proche des mines d’or et la terre éventrée par les bulldozers des entreprises russes, chinoises et mongoles.

Là donc, dans cet Eden, les collines et le fond de la vallée restent, en apparence, préservées. En apparence seulement car les cours d’eau sont régulièrement souillés par les produits chimiques utilisés lors de la séparation de l’or et de la terre.

La région est de plus, dit-on, hantée par les fantômes des mineurs clandestins morts ensevelis dans l’effondrement de leurs trous de fortune… Comme si la Terre Nourricière venait à s’octroyer tribut pour le mal qu’on lui faisait… Les nomades qui vivent là ne peuvent s’empêcher d’y penser. Ils côtoient les spectres, et finissent par s’y attacher.

Adyasurem est venu rendre visite à sa mère Jaralsaihan, sa femme Odgerel et ses deux fillettes. MONGOLS_OLM_079Ce grand gaillard de 37 ans, ancien lutteur – comme la plupart des hommes du pays – désormais bedonnant et aujourd’hui chauffeur de camion pour une mine de Selenge, à 700 km au Nord-Est, n’a pas eu d’autres choix que d’accepter ce travail et donc de vivre loin des siens. Il essaye de revenir aussi souvent qu’il le peut dans sa région natale pour dispenser l’amour nécessaire à la bonne tenue de son foyer. L’homme n’a pas la langue dans sa poche. Ni le sourire avare.
Chacune de ses visites est une occasion de fête. La semaine est courte, il veut en profiter. Torse nu la majorité du temps, il aime boire et se battre pour le plaisir, malgré sa bonhomie. Dans la yourte principale, il s’amuse d’un cabri qui vient renifler non sans une certaine curiosité la tête de sa mère fraîchement coupée pour le dîner. Dehors, les enfants courent après la moto chinoise de leur oncle hilare, relooké guévariste sur le tard, brinquebalant son engin sur le terrain accidenté, évitant de justesse bétail, yourtes, antenne parabolique et grand-mères, sur fond de musique mongole ‘kitscho-pop’ crachée à tue-tête des hauts parleurs bricolés par ses soins. Bienvenus dans les Balkans mongols ! En retrait, des jeunes cognent des boules sur un vieux billard planté en plein cœur de nulle part. Encore plus loin, un enfant d’à peine un an est assis au milieu des yaks débonnaires, sur un tapis décoloré par le soleil, attendant sagement qu’on pense à lui.

Adyasurem parle fort, rit fort, réagit systématiquement à hue et à dia, avec une merveilleuse gestuelle dramatique. Un vrai ténor sur scène. Le centre de toutes les attentions. Son public est tout acquis, il le sait et s’en amuse. Les blagues fusent en agitato, en allegro puis en forte. L’opéra est parfaitement réglé, comme dans une représentation millimétrée de Toni Amato. La vie est partout, à l’état pur, la joie sur chaque visage. Ici, le bonheur se déguste sans condiment. Une certaine insouciance plane au-dessus de toutes ces jolies têtes brunes.

Ce midi, les hommes préparent le horhog sur la pelouse, sorte de barbecue à la mongole, dans une grande marmite fermée où l’on fait fumer la viande au milieu des pierres réfractaires… Un vrai rituel. Avec le plaisir supplémentaire de le partager cette fois avec des étrangers…

Les derniers hivers rigoureux et les étés secs ont décimé bon nombre de troupeaux dans tout le pays, amenant les éleveurs malchanceux à arrêter leur activité et partir s’installer en ville. Conséquence directe de cette tragédie, la viande s’est raréfiée sur les étales des marchés et son prix de vente a logiquement augmenté, à la joie des autres éleveurs. Dans les campagnes, les mongols n’ont pas modifié complètement leurs habitudes alimentaires et continuent de consommer beaucoup de viande. L’augmentation des prix est donc une aubaine pour ces nomades qui, du coup, peuvent remplir leur bas de laine et se prémunir ainsi d’autres catastrophes de ce genre. Le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres.

Les étendues, autour de nous, donnent le vertige et inspire le voyageur en quête d’authenticité. Pourtant la mine est toute proche et Jaralsaihan, la mère d’Adyasurem, reconnaît que les bêtes souffrent de la mauvaise qualité de l’eau. Quand la rivière n’est pas asséchée en amont par les pelleteuses. L’herbe aussi se raréfie. Pourtant, comme son fils, elle pense que la mine amène des emplois à la région et développe les commerces aux alentours. Ça vaut bien de fermer un peu les yeux sur certains désagréments. Un peu plus loin dans la vallée, des éleveurs commencent à s’organiser pour faire front commun contre les multinationales qui veulent s’implanter près de leur rivière. Leurs bêtes meurent et ils ne l’acceptent plus. Jaralsaihan, elle, s’accommode de ses voisins bruyants. Elle s’adapte pour dissimuler sa résignation. Et pour finir de se donner bonne conscience, elle se persuade que la mine fermera d’ici deux ans après avoir extrait tout l’or du sous-sol, et que les autorités penseront à replanter des arbres sur le site, comme elles l’ont fait dans la vallée d’à côté.

MONGOLS_OLM_016Cinq cents mètres en amont de la petite fête, à la mine d’Ult, les tractopelles sont figés. Aucun son ne s’échappe des entrailles de la terre. C’est jour de Naadam aujourd’hui, et personne ne travaille. La mine est fermée. Pourtant, en s’approchant d’un peu plus près, en gravissant les tas de terre, en s’enfonçant dans les allées tracées et tassées par les camions, en longeant les poches d’eaux sales, on finit par déceler des mouvements, des traces de vie au fond de la mine. Une vie grouillante, rampante, une vie cachée…

Nos pas les affolent. Ils se sentent d’abord en danger. Puis, très vite, la vision de Lisandru les rassure. Le contact, comme à l’accoutumée, est simple et franc, même s’ils ne perdent pas de temps à discuter avec nous. Ici, le temps, c’est de l’or.

Les "ninjas", ces mineurs clandestins qui pullulent autour des mines, ont obtenu une autorisation exceptionnelle de la part du propriétaire d’Ult pour fouiller le gisement pendant la journée du Naadam, leur permettant ainsi de récolter les quelques dizaines de grammes de métal précieux qui feront vivre plusieurs familles.

Désormais, ils doivent faire vite car l’heure avance et déjà la menace d’être mis dehors par la sécurité du site se fait pesante…

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(Lisandru)

Nous arrivons dans une ville qui a grandi avec les mines environnantes. Uyunga. Des infrastructures s’y sont développées comme un hôpital, une école…

MONGOLS_LISANDRU_027Nous continuons. Notre chauffeur connait parfaitement la région, il sait exactement où aller.

Enfin, nous apercevons des « ninjas » cherchant de l’or dans les collines, à proximité immédiate des mines d’or officielles. Ils plongent leur bassine dans l’eau boueuse et extrêmement polluée pour y trouver de la poussière d’or. C’est plus intéressant financièrement que l’élevage mais aussi beaucoup plus risqué. Les enfants, même plus jeunes que moi, descendent très profondément sous terre. Il y a toujours le risque que la terre s’écroule sur eux. Dans ce cas, on ne peut rien faire pour les sauver. Hier, deux jeunes de 16 et 18 ans sont morts ensevelis.

Les « ninjas » peuvent gagner jusqu’à 150.000 tugruks par jours (soit un peu moins de 100 euros). À partager entre eux. C’est rentable.

En hiver, cela doit être très pénible. À -40° C, creuser doit être vraiment très dur. Ils souffrent sûrement beaucoup. Ils n’ont pas vraiment le choix. Le pire, c’est que leurs enfants et les enfants de leurs enfants seront certainement ninjas eux aussi. À moins qu’ils ne trouvent une autre voie. Je l’espère fortement. 

Nous nous rendons cette fois dans une mine d’or officielle que nous avait indiquée Adyasurem.

Quelle chance ! Les « ninjas » que nous rencontrons n’avaient le droit de creuser qu’aujourd’hui car c’était le jour du Naadam.

Il y a un enfant d’à peu près mon âge. Il transporte de grands sacs lourds. Une jeune femme porte une casquette où est écrit « lucky » dessus. MONGOLS_LISANDRU_029Sans doute un symbole d’espoir. Comment font-ils pour garder le moral ? L’hygiène de vie est très mauvaise. Ils sont gentils et se laissent photographier. À leur place, je pense que je n’aurai pas accepté d’être pris en photo. Mais ça doit leur faire du bien de montrer à des gens extérieurs comment ils vivent. C’est étonnant comme ils ne font pas attention à nous et continuent à travailler. Puis, après quelques photos faites au Polaroid, ils veulent tous la leur. Ils sont alors très heureux de nous montrer l’or qu’ils ont trouvé. Ce trésor enfoui sous terre qui les fait vivre. Ils veulent nous faire partager leur joie.

Une fois rentré chez la famille d’Adyarsurem, nous nous promenons sur la montagne en face. De là-haut, la vue est incroyable. On voit vraiment l’impact écologique des mines. À bien y repenser, la Mongolie est tellement vaste… Est-ce que les conséquences sont si graves ? Oui, bien sûr. Les entreprises rejettent du mercure dans la terre et dans l’eau. Ça pollue les nappes phréatiques et les cours d’eau. Les animaux boivent cette eau et beaucoup en meurent. Les éleveurs manifestent leur mécontentement. À la place du Président de la Mongolie, je ferais voter une loi pour que toute bête perdue à cause des mines soit indemnisée.

Puis nous descendons de notre promontoire pour aller traire les chèvres et ramener les yaks dans les enclos pour la nuit. La traite des bêtes nous amuse mais pour eux, cela doit être dur de s’acquitter de toutes ces tâches quotidiennes. Surtout que ce sont les enfants qui s’en occupent.

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Khurelbaatar avait évoqué l’ambiguité malsaine de forer les sols en dépit des lois ancestrales. Cette vallée labourée qui s’offre à nos yeux du haut de cette montagne nous y fait repenser immédiatement.

MONGOLS_OLM_042En Mongolie, creuser la terre est un sacrilège. Le respect de la nature a été quasiment érigée en dogme. Et les mongols en seraient les gardiens depuis toujours. Le peuple élu comme le suggérait encore Khurelbaatar. Les exploitations minières actuelles sont ainsi de vrais tortures morales pour les plus attachés à ces valeurs fondamentales.

Le soleil se couche maintenant sur la mine d’Ult, et les longues ombres des redevenus parias s’éloignent lentement des monticules de terre… Chacun regagne sa tanière dans un silence de mort… Les spectres reprenent possession des lieux. Dans le noir, les montagnes et la vallée retrouvent leur virginité originelle, tandis que le firmament, dans toute sa splendeur et sa magnificence, emplit de milliards de petites pépites argentées les puits d’eau boueuse de la mine d’or. Le vrai trésor de la Mongolie se dévoile alors à nous. Il suffit simplement de lever les yeux…

La beauté du moment est brusquement interrompue par le tintamarre, le brouhaha, le charivari qui s’échappent des fenêtres de la voiture d’un Adyasurem rentrant ivre de la forêt. La nuit s’annonce longue et pas aussi poétique qu’on l’aurait souhaitée…

Huis clos

La troupe des jeunes filles contorsionnistes d’Erdenet s’échauffe dans une petite pièce du vieux cirque d’Ulaanbaatar , le 17 novembre 2012, avant de participer à une compétition.

L’anniversaire de Genghis Khan

Un évènement célébré à la va-vite, à la dernière minute, à l’emporte-pièce, une journée déclarée fériée sur le tard, une ferveur relative…

Les 850 ans de la naissance de l’empereur sont l’occasion de réaffirmer le culte, interdit par les communistes, du grand Loup Bleu. Chaque 14 novembre sera désormais voué à la mémoire du plus grand conquérant de tous les temps, histoire ainsi d’affirmer un peu plus le sentiment de fierté nationale.

Seuls manquaient réellement aux festivités les mongols eux-mêmes…

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